Colloque international
Montréal – 12, 13 et 14 mai 2025

Nathalie Casemajor

MARDI 13 MAI — 15:30 à 15:45

Entre-prendre les communs : la plateformisation de Wikimédia 

En 2021, Wikimédia a lancé une filiale commerciale nommée Enterprise. Vingt ans après la création de Wikipédia, pourquoi ce mouvement emblématique du Web collaboratif et de l’Internet non marchand, a-t-il pris cette direction ? Cette communication propose d’analyser cette initiative comme le plus récent chapitre d’une longue histoire d’entre-prises (au sens d’attaches mutuelles) entre un commun du numérique et les géants de la Tech. L’objectif est de retracer la trajectoire des relations entre Wikimédia et les acteurs commerciaux dominants de l’Internet, en mettant l’accent sur la relation structurante du mouvement avec Google. Plutôt que de restreindre la compréhension de ce phénomène à une ré-aliénation des communs, cette proposition de communication avance qu’il s’agit d’une interdépendance asymétrique sur laquelle Wikimédia s’appuie pour développer une nouvelle offre de service et maintenir sa position centrale dans l’écosystème des données ouvertes – non sans risque de faire basculer un équilibre fragile et de susciter des controverses à l’intérieur même du mouvement. 

Divers travaux se sont penchés sur Wikimédia sous l’angle de son modèle de commons-based peer production (Benkler et Nissenbaum, 2006) et sur la gouvernance de ce commun de la connaissance (Fallery et Rodhain, 2013). Par ailleurs, les recherche sur les transformations du capitalisme numérique ont mis en lumière les « affinités électives » (Broca, 2021) entre acteurs des communs et industries du numérique. Cette communication adopte une perspective issue de l’économie politique des plateformes pour formuler la question suivante : quelles stratégies le mouvement Wikimédia a-t-il déployé au fil des ans pour tisser activement des relations formelles et durables avec les acteurs commerciaux dominants de l’Internet ? Je caractériserai les relations stratégiques établies entre Wikimédia et les géants de la Tech, avant d’analyser les formes de pouvoir qui s’exercent dans ces relations et leurs effets sur le mouvement du point de vue la constitution d’une alternative aux modèles dominants.  

Bibliographie

Auray, Nicolas, et al. (2009) « La négociation des points de vue : une cartographie sociale des conflits et des querelles dans le Wikipédia francophone », Réseaux, 2, p. 15-50. 

Benkler, Y. et Nissenbaum H. (2006) « Commons-based peer production and virtue », Journal of Political Philosophy, 14(4). 

Broca, S. (2021) « Communs et capitalisme numérique: histoire d’un antagonisme et de quelques affinités électives », Terminal. Technologie de l’information, culture & société, 130. 

Cardon, D. et Levrel J. (2009) « La vigilance participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, 2, 51-89. 

Casilli, A. (2015) « Digital Labor: travail, technologies et conflictualités », in Qu’est-ce que le Digital Labor?, INA, 8-40. 

Dulong de Rosnay, M. et Musiani, F. (2020) « Alternatives for the Internet: A Journey into Decentralised Network Architectures and Information Commons », TripleC, 18 (2), 622-629. 

Fallery, N. et Rodhain F. (2013) « Gouvernance d’Internet, gouvernance de Wikipédia : l’apport des analyses d’E. Ostrom sur l’action collective auto-organisée », Revue management et avenir, 7, 169-188. 

Grassineau, Benjamin. (2010) « Rationalité économique et gratuité sur Internet: Le cas du projet Wikipédia », Revue du MAUSS, 35.1, 527-539. 

McDowell, Z. et Vetter, M. (2023) « The Realienation of the Commons: Wikidata and the Ethics of “Free” Data », International Journal of Communication, 18. 

Reagle, J. et Koerner J. (2020) Wikipedia@20: Stories of an incomplete revolution, The MIT Press. 


Nathalie Casemajor est professeure au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS (Institut national de la recherche scientifique, Montréal). Elle s’intéresse aux croisements entre culture, technologie et territoires. Ses travaux récents portent sur les plateformes de savoir globalisé, les communs numériques, les cultures de données, les scènes technologiques et la blockchain. Elle est titulaire de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture. De 2017 à 2023, elle a été la directrice scientifique de l’Observatoire des médiations culturelles (OMEC). Elle est également membre du comité éditorial du Journal of Digital Social Research et lauréate du prix Louise-Dandurand, décerné par le Fonds Société et culture du Québec (FRQSC). 

À propos

Le colloque est organisé par le Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l'information et la société (CRICIS)