Anne Goldenberg
MARDI 13 MAI — 10:40 à 10:55
À travers l’analyse de divers collectifs de pratiques, je propose de découvrir comment ces collectifs locaux se sont donnés pour mission de prendre soin de ce que j’appelle des « maux communs ». Ces « maux communs » sont des enjeux, des souffrances et des défis qui réunissent des individus, non pas de manière naturelle, mais par un choix collectif. Ces enjeux historiques, souvent exacerbés par la colonisation et l’institutionnalisation, sont aujourd’hui largement gérés par l’État, les institutions et le marché. Ce projet de soin collectif est une manière de réapproprier ces défis en dehors des logiques dominantes, dans un cadre solidaire et autogéré.
Mon regard sur ces maux communs s’inspire profondément de la pensée de Hannah Arendt, qui conçoit l’agir politique non pas comme un acte visant un but stratégique précis, mais comme une initiative individuelle inscrite dans la pluralité humaine et la création d’un monde commun. L’agir politique, pour Arendt, est une forme de restauration du vivre-ensemble, un acte permanent de réinvention collective. Cette réflexion m’amène à envisager les collectifs comme des espaces où se tissent de nouvelles formes de solidarité, de résilience et de transformation sociale.
Je suis également influencée par le travail de Sylvia Federici, qui remet en question la conception des communs comme simples refuges dans un monde capitaliste. Selon elle, les communs sont des espaces autonomes qui contestent l’organisation capitaliste de la vie et du travail. Cette conception élargit les communs au-delà de la gestion des ressources ou du partage de biens, pour inclure des pratiques d’autogestion et de solidarité qui remettent en cause les logiques économiques dominantes.
En dialogue avec Elinor Ostrom, qui a théorisé les communs comme des ressources autogérées par des collectifs, je propose de considérer les maux communs non seulement comme des problèmes sociaux, mais aussi comme des espaces d’organisation collective cherchant à résister à l’appropriation par l’État, à la marchandisation et à l’institutionnalisation des pratiques. Ce processus de résistance se fait par la réappropriation de pratiques anciennes d’autogestion et de solidarité, qui sont aujourd’hui à la fois un moyen de lutter contre le capitalisme et un modèle alternatif d’organisation sociale.
Pour moi, l’autogestion des souffrances, des déchets, des conflits et des défis communs est une forme de résistance face aux systèmes d’oppression, une lutte pour créer des alternatives et redéfinir les relations humaines et sociales. Ces pratiques collectives, en réinventant les rapports humains, sont un moyen de résister à la marchandisation du monde et d’imaginer un futur plus juste.
Dans la dernière décennie, un mouvement activiste s’est développé autour de la reconnaissance et de la valorisation des communautés handicapées. Dans son ouvrage révolutionnaire « Care Work », Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha décrit des pratiques collectives de justice transformatrice et d’autogestion, centrées sur les personnes en situation de handicap. Elle introduit le concept d’« accès collectif », qui va au-delà de la simple notion d’accessibilité physique pour inclure une responsabilité collective partagée de soutenir les luttes collectives.
De même, dans « Crip Kinship », Shayda explore l’activisme artistique des personnes handicapées, notamment celles de couleur, queer, trans et non conformes au genre. Ces pratiques visent à transformer les formes d’oppression vécues par ces communautés et à construire des formes de solidarité radicales.
En parallèle, Max Liboiron, dans « Pollution Is Colonialism », examine l’activisme environnemental sous un prisme décolonial. Elle démontre que même les pratiques scientifiques « bienveillantes » peuvent être le produit d’une vision coloniale de l’accès à la terre et aux ressources. Cette analyse rejoint la critique des systèmes dominants dans le cadre de la justice écologique et de la décolonisation des savoirs.
À travers l’étude de ces collectifs, je propose d’explorer quatre maux communs : les déchets, les conflits, la santé mentale et les situations de handicap. Ces enjeux sont abordés par des collectifs comme Precious Plastic et CUCCR, qui travaillent sur la gestion locale des déchets, ou La Restive et le collectif Lueurs, qui se concentrent sur le soin des conflits en s’inspirant de la justice restauratrice et transformatrice, De même, des collectifs comme La Nef Vagale, DC /Arts et À nos Prothèses s’intéressent à la santé mentale et à la neurodiversité.
Les questions soulevées par ces collectifs portent sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans la gestion de ces maux communs. Ce projet cherche aussi à explorer comment ces collectifs imaginent leur transformation et évolution. L’objectif est de comprendre comment les pratiques collectives peuvent offrir des solutions durables et résilientes face à ces défis locaux, occultés, urgents, à la fois anciens et contemporains.
En somme, cette démarche offre un cadre pour appréhender les réponses collectives qui émergent pour prendre soin de communs occultés, déconsidérés ou encore considérées souvent seulement sous le prisme de la gestion privée ou étatique. Les maux communs révèlent des pratiques collectives de soin et d’autogestion qui invitent à repenser les bases politiques et sociales des communs, dans une perspective de justice sociale, relationnelle et décoloniale.
Arendt. Hannah L’humaine condition politique, Paris, L’Harmattan, 2001.
Federici, Silvia, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Entremonde/Senonevero , Genève/Paris/Marseille, 2014.
Haga, Kazu, Healing Resistance: A Radically Different Response to Harm, Parallax Press, 2020 Kafai, Shayda, Crip Kinship: The Disability Justice & Art Activism of Sins Invalid, Arsenal Pulp Press, 192 p.
Lyubansky Mikhail, Outcomes of a Restorative Circles Program in a High School Setting Psychology of Violence, 2016,
Lyubansky Mikhail, A Restorative Approach to Interpersonal Racial Conflict in Peace Review: A Journal of Social Justice, 2011
Lyubansky Mikhail, Peace Profile :Dominic Barter, Peace Review, 2017
Lakshmi Piepzna-Samarasinha, Leah Care Work: Dreaming Disability Justice, Arsenal Pulp Press, 2018
Lakshmi Piepzna-Samarasinha, Leah et Ejeris Dixon Beyond Survival: Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement, AK Press, 2020
Liboiron, Max. Pollution Is Colonialism, New York, USA: Duke University Press, 2021.
Thom, Kai Cheng, I Hope We Choose Love: A Trans Girl’s Notes from the End of the World, Arsenal Pulp Press, 2019
Tchamou, Blandine Olive La ville éducatrice à l’épreuve de l’écocivisme. La gestion des déchets comme repère d’indice. Education. Université Pascal Paoli, 2022.
Ostrom Elinor (traduit de l’anglais), La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Bruxelles/Paris, De Boeck, 2010, 300 p Robcis, Camille, 2024, Désaliénation, La Couleur des idées, 304 p
Pour mieux situer la démarche de cette présentation, voici quelques éléments permettant de comprendre mes origines et mon parcours. Originaire des Hauts-de-France et de la grande région parisienne, j’ai quitté l’exiguïté de l’Hexagone en 2004 pour trouver un environnement plus hospitalier à mes aspirations communautaires, relationnelles et mes (re/dé)-constructions queer, neurodiverses, anti et transdisciplinaires. Détenteur·rice d’un doctorat en communication et sociologie, j’ai étudié pendant plusieurs décennies les pratiques d’autogestion au sein de communautés épistémiques, en particulier celles des logiciels libres, des wikis publics et des collectifs de hacking féministes. Mes recherches doctorales ont porté sur la négociation des contributions et des enjeux de justice et de justesse dans la constitution des communs numériques et socio-techniques. Cette réflexion s’est étendue à la distinction entre régimes de don et régimes de contributions dans la défense de ces communs.
En 2020, j’ai quitté l’enseignement pour mettre l’art et la création collective au centre de ma vie, et me concentrer sur l’étude et l’organisation de pratiques de soin et d’autogestion de communs occultés. Cette transition a été nourrie par des concepts issus de la justice restauratrice, de l’art rituel et de l’art relationnel. Depuis 2010, j’ai commencé à étudier le soin des conflits avec Di Ponti à Copenhague, dans la lignée des travaux de Dominic Barter. Selon Barter, le conflit – n’importe quel conflit – n’est ni indésirable ni dangereux ; le danger réside dans l’ignorance ou la répression de ce dernier. Il est donc logique d’aborder le conflit par le dialogue plutôt que par la punition. Cette approche de la justice restauratrice, qui a des racines historiques profondes, me pousse à explorer comment les collectifs locaux peuvent être une réponse active à des enjeux sociaux complexes.