Justine Pignato
MERCREDI 14 MAI — 13:50 à 15:20
La tendance récente du documentaire d’impact est symptomatique des dynamiques qui affectent le rôle et l’usage social du documentaire dans le monde. Il se distingue d’autres formes documentaires promouvant elles aussi le changement social : sa dimension transmédia avec l’intégration de divers médias lors des campagnes d’impact (Nash & Corner, 2016) ; une communauté professionnelle qui se structure autour d’organisations (e.g. Global Impact Producers Alliance) et de métiers (producteur d’impact) ; une présence accrue au sein de l’industrie cinématographique en tant que format spécifique (sections dédiées en festival; e.g. FIFDH en Suisse) du cinéma international (Salazar Pozos, 2023) ; et la mise en commun des ressources et des compétences d’acteurs extra-filmiques (associations, fondations, entreprises ou ONG ; McLagan, 2012; Nichols, 2016). Jusqu’ici, la littérature sur l’impact du documentaire et sur le documentaire d’impact a essentiellement étudié les stratégies d’impact sur les publics (Miller, 2009) ou la réception par le public (Jones, 2022).
Pour ma part je me concentre sur la production, considérée comme activité collective tournée vers la création d’un objet d’utilité publique : un documentaire d’impact. Mon approche repose ainsi sur la notion de commun dans son acception sociopolitique (Dardot et Laval, 2014). En me basant entre autres sur mes entrevues avec des producteurs d’impact et en m’appuyant sur les études portant sur les médiations culturelles (Casemajor, et al., 2017; Pignot et Saez, 2018) ainsi que les théories politiques concernant les notions de communauté (Schreker, 2006) et de solidarité (Young, 2000), je me propose de discuter dans quelle mesure 1) le documentaire d’impact réinterroge le modèle de production et de distribution des films documentaires, par un modèle alternatif où les initiatives et l’implication d’acteurs de la société civile sont prépondérantes, 2) tout en prêtant attention à l’héritage issu de formes précédentes de documentaires politiques, du Third Cinema (Solanas et Getino, 1969), aux pratiques co-créatives (Auguiste et al., 2020) en passant par Société nouvelle/Challenge for change (Waugh et al., 2010).
Auguiste, R. et al. (2020). Co-creation in Documentary. Toward Multiscalar Granular Interventions Beyond Extraction. Afterimage, dossier special “Co-creation in Documentary”, vol.47, n°1, p.34-71.
Casemajor, N. et al (Éds.) (2017). Expériences critiques de la médiation culturelle. Collection Monde Culturel, Laval, Canada : Presses de l’Université Laval.
Dardot, P., Laval, C. (2014). Commun. Essai sur la révolution du XXIe siècle. Paris, France : La Découverte.
Gravel, M., Poirier, C. (à paraître). Le cinéma québécois dans l’environnement collégial. Réception, médiations et citoyenneté culturelle. Nouvelles Vues. Revue sur les pratiques, les théories et l’histoire du cinéma au Québec, numéro thématique « Éducation cinématographique : trajectoires France – Québec ».
Jones, H.D. (2022). Achieving an intimacy of knowledge and effect? The impact of documentary films in Europe. Participations. Journal of Audience & Reception Studies, vol.19, n°1, p.177-198.
McLagan, M. (2012). Imagining Impact Documentary Film and the Production of Political Effects. Dans McLagan, M et McKee, Y. (Éds.), Sensible Politics: The Visual Culture of Nongovernmental Activism, New York, États-Unis : Zone Books (305-319).
Miller, E. (2009). Building Participation in the Outreach for the Documentary The Water Front. Journal of Canadian Studies/Revue d’études canadiennes, vol.43, n°1, p.59-86.
Nash, K., Corner, J. (2016). Strategic impact documentary: Contexts of production and social intervention. European Journal of Communication, vol.31, n°3, p1-15.
Nichols, B. (2016). The Political Documentary and the Question of Impact dans Speaking Truths with Film. Dans Nichols, B., Evidence, Ethics, Politics in Documentary, Berkeley, États-Unis : University of California press (220-229).
Pignot, L., Saez, J.-P. (2018). La médiation culturelle : ferment d’une politique de la relation. Numéro spécial de L’Observatoire des politiques culturelles, vol.1, n°51, 104 pages.
Salazar Pozos, O. (2023). Aproximaciones a la desaparición en México desde el cine documental de impacto. Latin American Research Review, n°58, p.927-936.
Schreker, (2006). La communauté : histoire critique d’un concept dans la sociologie anglo-saxonne. Paris, France : L’Harmattan.
Solanas, F., Getino, O. (1970-71). Toward a Third Cinema. Cinéaste, vol.4, n°3, p.1-10.
Waugh, T., Baker, M. B., Winton, E. (2010). Challenge for Change: Activist Documentary at the National Film Board of Canada. Montreìal, Canada : McGill-Queen’s University Press.
Young, I. M. (2000). Inclusion and Democracy. Oxford : Oxford University Press.
Justine Pignato est titulaire d’un doctorat du département de communication de l’Université de Montréal (Canada). Après avoir réalisé une analyse approfondie du processus de production des films documentaires indépendants en Syrie, elle étudie maintenant le documentaire d’impact pour poursuivre son analyse des pratiques et des fonctions du documentaire dans la société. Ses travaux s’appuient sur les infrastructures studies, les mobility studies, les transnational cinema studies et les études en communication. Elle travaille également dans l’industrie du cinéma documentaire, notamment dans la distribution, depuis 10 ans.